mardi 6 juin 2017

J’ai eu ta peau ... par Haroun El Poussah

Habitué du salon du Grand-Palais, cette année j’ai pu acquérir une rare reliure en pleine peau humaine (Religatum de Pelle Humana).

Cette peau humaine recouvre un livre érotique de 1909 : le Livre des Beaux de Fazyl Bey. C’est un des cinquante exemplaires sur papier Japon Impérial (viennent ensuite trois cent sur papier vergé de Hollande).



La fiche du libraire signalait de belles provenances :

Serge Golifman, amateur de « cochoncetés » et autres facéties anticléricales. Sans un de ses ex-libris, mais attesté par la présence de cet ouvrage dans le catalogue de sa vente de septembre 1985 chez Simonson « Cabinet d’un amateur » (numéro 148). Adjugé 35000 FB au prix marteau, soit 42850 FB avec déjà des frais de 21% ; soit 1060 euros d’aujourd’hui. Le prix de réserve avait été fixé à 30000 FB soit 745 euros.


Catalogue l’Absolution, vente S. Golifman

Et celle de Gérard Nordmann, avec sa délicate vignette ailée contrecollée au dos du premier plat (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maus_Frères_Holding).


Une note au crayon de bois sur la première garde blanche indique qu’il s’agit d’une reliure en peau d’homme.


D’après les liens internet visités, il est dit que la peau du ventre est la plus épaisse (https://laporteouverte.me/2012/09/15/les-reliures-en-peau-humaine-1/), comme trois feuilles de papier (https://www.actualitte.com/article/zone-51/ces-livres-qui-n-ont-que-la-peau-sur-les-mots/31516), et que celle de la femme est la plus fragile (Montgaillard, Histoire de France, 3e édition, T.7, p. 64 en note (http://www.heresie.com/livre_en_peau_humaine.php), et que ce type de reliure ne nécessite aucun soin particulier ; on évitera donc les cires habituelles.
J’ai acquis ce livre auprès du librairie genevois Alexandre Illi (http://illibrairie.ch/) qui proposait aussi sur ce salon la rare EO de 1785 de : « Le passe-tems du boudoir ou recueil nouveau de contes en vers » relié en plein maroquin rouge (il m’a fallu faire un choix).

Histoire de ce livre


Serge Golifman, a acheté le Livre des Beaux en 1969 (avec d’autres tirages de tête) ; chez le collectionneur, et ancien agent de change liègeois Serge Marcotti.
S. Marcotti, souhaitait se débarrasser de quelques ouvrages « embarrassants » acheté à des prix d’avant-guerre ; et ceci afin que ses petits enfants ne les voient pas. A cette époque, la note manuscrite qui signale « relié en peau d’homme » était déjà présente.
Serge Golifman, était alors âgé d’une vingtaine d’années. Le Livre des Beaux est resté en sa possession jusqu’en septembre 1985, date à laquelle il décide de le passer en salle des ventes chez Simonson (expert Degreef).
On peut donc raisonnablement penser que le Livre des Beaux a été acheté lors de cette vente de 1985 par Gérard Nordmann (1930-1992).
On cherchera en vain le Livre des Beaux dans le somptueux catalogue Eros invaincu, publié à l’occasion de l’exposition à la fondation Martin Bodmer de novembre 2004 à mai 2005 : (http://fondationbodmer.ch/expositions-temporaires/expo2004/). Il ne figure pas non plus dans les deux catalogues de la vente chez Christie’s à Paris, avril et décembre 2006 : (www.christies.com/salelanding/index.aspx?intSaleID=20695)  et (www.christies.com/salelanding/index.aspx?intSaleID=20800) et : http://www.christies.com/presscenter/pdf/12152006/141030.pdf
Il semble donc que la société de vente Christie’s n’ai pas souhaité prendre le risque de créer une polémique en proposant cet ouvrage dans ces ventes, mais peut-être aussi au vu des origines juives de G. Nordmann (?).



Le Livre des Beaux a été réédité en 1996 chez Fata Morgana, avec dix gravures de Cyrille Bartolini.


A propos de Fazyl Bey, l’introduction de l’ouvrage nous signale qu’il est l’auteur de : « Le livres des femmes et du Livre des Beaux et qu’il fut un contemporain de Louis XVI, de La Révolution Française et de Napoléon Ier ». Fazyl Bey naquit en Palestine, on ignore en quelle année. Il accomplit une brillante carrière de bureaucrate ottoman, le voilà successivement chargé des affaires relatives aux questions pieuses à Rhodes, directeur des finances à Alep, intendant des mines, ... Puis (invariablement) l’heure de la disgrâce finit pas sonner, on l’exile en 1799 à la suite de certaine plaintes portées contre lui. En exil sous le soleil de Rhodes : dans une île d’amour et des ruses où il s’est beaucoup amusé jadis. L’exilé tombe malade, il ne relèvera pas et décède le 6 février 1810.
Fazyl Bey était un bon vivant, il avait un cuisinier arménien, qui apprêtait les aubergines de quatre cents manières différentes ! Il adorait les banquets philosophiques, littéraires et … voluptueux. Assis en rond, sur de profonds divans de pourpre, autour d’un vaste guéridon d’ébène, incrusté de gemmes, ses gracieux disciples et lui, le Maître, appuyait le coude gauche à un coussin de brocart d’or, et mangeait avec les doigts de la main droite : la fourchette est un ustensile impur , puisque Mahomet n’en avait pas. Tout le monde buvait, à plein verres, les vins de Kirk, de Bordeaux, de Bourgogne ; avant le dessert, tous les mignons, debout, buvaient une rasade solennelle à la santé du Maître. Puis on attaquait les melons de Smyrne, les pommes, les raisins : Fazyl Bey lançait à son favori des grains. Son Livre des femmes est encyclopédique. Les Européennes n’y sont point oubliés. Fazyl se pique d’avoir connu les Polonaises, les Françaises, les Allemandes, les Anglaises, et il raconte, à leur sujet, toutes sortes d’extravagances. Abdul-Halim Memdouh avait terminé, quelques semaines avant sa mort subite, une traduction littérale en français du Livre des Beaux d’après l’exemplaire de l’édition typographique des Œuvres de Fazyl Bey qui se trouve à la Bibliothèque de notre Ecole des Langues Orientales Vivantes. Le volume qui a paru à Constantinople (en avril 1869), contient Le Livre des Beaux, Le Livre des femmes, Le carnet de l’Amoureux, Le Livre de Gaité, et un autre ouvrage d’un autre écrivain. Malheureusement, le manuscrit de Memdouh forme un grimoire enchevêtré, qui n’était intelligible que pour son auteur : jamais personne ne déchiffrera, ni ne débrouillera tout cela. … Heureusement pour nos lecteurs, nous avons eu la bonne fortune d’entrer en relations avec un érudit ottoman, qui semblait prédestiné à fournir aux honnêtes gens des contrées occidentales La meilleure adaptation possible du Livres des Beaux. Notre imminent collaborateur est Pacha à Trois queues, c’est-à-dire qu’il a le droit de faire porter devant lui trois queues de cheval, comme marque de dignité. Nul ne s’étonnera que des considérations de haute politique intérieure obligent un pareil personnage à garder l’anonyme.

Derrière le Pacha à Trois queues se cacherait Edmond Fazy, connu aussi sous le nom italianisé de Edmondo Fazio (1870-1910) : journaliste et homme de lettre nous dit la BnF (http://data.bnf.fr/12728993/edmond_fazy/). Edmond Fazy, a collaboré à La Plume, La Revue Blanche, et au Festin d’Esope alors dirigé par Guillaume Apollinaire (Pia, col.484).
Né, en 1870, dans une petite ville berrichonne du Cher, Edmond Fazy est mort à Paris, aux derniers jours d'octobre 1910, subitement, d'une embolie. Fazy, wagnérien passionné et prosateur décadent. Edmond Fazy avait publié un poème en prose, du sentiment le plus tendre et le plus délicat, dans une petite revue d'alors : cela s'appelait Mourir jeune. (http://pataplatform.blogspot.fr/2008/03/edmond-fazy.html). Edm. Fazy, nous laisse dans la collection Erotica Selecta de Sansot, Les facéties érotiques de Bebelius (1908, sous le nom de Edmondo Fazio) ; une Anthologie de l’amour turc publié en 1905, un roman en 1901 et Louis II et Richard Wagner, paru en 1893. Le Livre des Beaux a été publié sans nom d’éditeur, mais avec une adresse qui n’est pas fantaisiste au 7 rue de l’Eperon. Une recherche dans Pia (col. 484) nous renseigne que c’est l’éditeur E. Sansot et Cie qui était alors à cette adresse parisienne. Sansot a édité environ 500 titres (https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Sansot) et (http://tybalt.pagesperso-orange.fr/LesGendelettres/biographies/SansotE.htm).
Pascal Pia (col. 818) ; nous dit que ce titre « traduit, par un Pacha à Trois queues pourrait bien être Edmond Fazy », la traduction a aussi été attribué à André Gide, Pierre Loti et à quelques autres…

Le Livre des Beaux en librairies, salle des ventes, … liste forcément incomplète


Maison de vente chez Degreef : vente Serge Golifman, septembre 1985, lot 148 ; vendu 1060 euros avec les frais (Paris, Bibliothèque international d'édition, 1909, in-16, pleine peau humaine brune, roulette intérieure dorée, doublures et gardes de soie verte dos à 5 nerfs, tête dorée, non rogné, couvertures et dos conservé, étui. Tirage limité à 350 ex. numérotés. 1/50 ex. de tête sur Japon impérial numéroté à la main).

Pierre Bergé : vente J.-P. Faur / Em. Pierrat (c’était surtout des ouvrages de la collection de Jean-Pierre Faur), décembre 2007, lot 104. Vendu 7871 euros frais inclus (in-16, broché, couverture rempliée imprimée en rouge et or. Un des 300 sur hollande van Gelder. « Cette gloire helvétique manquait à la collection du genevois Gérard Nordmann ».

Un libraire d’outre-Atlantique, le proposait en 2008 à 350$ en broché, et en 2009 à 450$, relié en demi maroquin. (ce n’est pas spécifié, mais les ouvrages proposés devaient être sur vergé).

Vente chez Prado-Falques/Marseille, juin 2010, vendu 216 euros, 06/10 (exemplaire broché, un des 300 sur Hollande. Non justifié, mais mention imprimée sur le dos : « Exemplaire sur Hollande ». Feuillet de faux-titre bruni, fort rares et minuscules rousseurs. Sinon très bon exemplaire, fort rare. Estimation : 200/300 euros)

Un exemplaire sur eBay, en février 2011, proposé à 599 euros (exemplaire broché, en mauvais état) ; un autre en juillet 2014, toujours sur eBay, mais à 1000 euros (aussi broché, un des 300 sur Hollande Van Gelder Zoonen. Couverture rempliée légèrement salie avec une fente en bas du plat)

Christian Galantaris, indique que le moyen de différencier la peau de truie de celle de l’homme est la forme des pores. De Triangulaires chez le cochon, elle est quadrangulaire chez l’homme.

Ne possédant pas d’ouvrage en peau de truie, je me suis rapproché de l’article d’Éric, publié en mars 2011 (https://le-bibliomane.blogspot.fr/2011/03/reliure-en-peau-humaine-ou-en-peau-de.html)

Peau de truie, pores en triangle


Le cuir du Livre des Beaux, on remarque les pores en forme de losange


Et la peau du rédacteur de ce billet


On notera que la surface corporelle d’un homme, est d’environ 1.90 m2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Surface_corporelle


Juan Valverde-vivae imagines partium corporis.
Plantin, Anvers, 1566

Histoire

Pour cette section, il y a pléthore de sites et de blogs, qui finissent tous par répéter les mêmes informations, il y énormément de sites de langue anglaise qui renferment vraiment beaucoup d’informations et que j’ai tenté ici d’extraire.

Bibliopégie anthropodermique est le terme technique qui désigne un ouvrage relié en peau humaine ; anthropodermic bibliopegy pour les anglo-saxons.

Du côté des anglo-saxons, le mot bibliopegy est un synonyme rare pour reliure, quand à anthropodermic, il semble que ce mot ne soit pas utilisé dans un autre contexte que celui d’une reliure en peau humaine.

La pratique de la reliure, relié avec la peau de l’auteur est appelé : autoanthropodermic bibliopegy (http://www.theinfolist.com/php/SummaryGet.php?FindGo=Anthropodermic bibliopegy)

Il semblerait que le premier signalement d’une telle reliure, soit sur une bible en français datant du XIIIe siècle. Malgré la rareté des reliures en peau humaine, la plupart des sites et documentation s’accordent à dire que la Bibliopégie Anthropodermique, a été très courante aux XVIe et XVIIe siècles.

On verra dans un prochain billet que les salles de vente en France comme à l’étranger, en proposent de temps en temps. Et que selon l’opérateur de vente, et/ou la publicité lié à une vente prestigieuse ; la presse, l’état, ou les associations s’en émeuvent.

Merci à Bertrand Hugonnard-Roche qui a accepté d’héberger ce modeste billet, à la librairie d’Alexandre Illi, et à Serge Golifman qui m’a aimablement communiquée l’histoire de cette reliure. Qu’ils en soient ici tous chaleureusement remerciés.

Liens internet vérifiés en juin 2017.



Juin 2017. A 70 lieues de la Bastille
Haroun El Poussah

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Cher Bertrand,

Merci pour la publication
H.E.L

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